« L’Europe n’est ni la cause, ni la solution » Jean-Christophe Defraigne

 

Ce cycle de formations se propose de resituer la construction européenne dans une triple perspective chronologique. On ne peut en effet comprendre le processus d’intégration européenne et la domination des élites économiques sur ses institutions qu’en les replaçant :

  • dans l’histoire politique (la confrontation des nationalismes puis des blocs supranationaux, et les conflits qui en ont découlé),
  • dans l’histoire économique (la mondialisation progressive de l’économie productive, du commerce et de la finance),
  • et dans l’histoire idéologique (la montée du libéralisme puis du néolibéralisme, en même temps que leur lutte contre les différentes incarnations du communisme au vingtième siècle).

La première séance s’attache à montrer comment, à la fin du dix-neuvième siècle, les États-Unis ont mis à profit leur expansion territoriale et la seconde révolution industrielle pour créer un vaste marché intérieur, sans commune mesure avec les marchés nationaux européens. Il en a résulté la création de géants industriels américains et la fin de la domination économique de l’Europe, ce qui a forcé les entreprises du vieux continent à faire pression sur leurs gouvernements pour trouver de nouveaux débouchés. Dans un contexte extrêmement protectionniste, ceci a mené à la colonisation accélérée de l’Afrique et de l’Asie du Sud-Est, puis à la Première Guerre Mondiale.

C’est pendant ce conflit qu’apparaît également le modèle communiste, perçu par le patronat occidental comme une menace à la fois externe (l’URSS) et interne (le risque révolutionnaire, et plus tard les percées électorales). Le contexte socialement difficile de l’entre-deux-guerres sera donc marqué par la lutte des grands groupes industriels – et de leurs relais gouvernementaux – contre le « péril rouge » qui les amèneront à tolérer, voire à collaborer avec les totalitarismes de droite, et en premier lieu le Nazisme. Car celui-ci contient un premier projet d’intégration économique européenne cohérent et favorable aux affaires des entreprises d’Europe occidentale, même si la défaite de l’Allemagne en 1945 empêchera sa réalisation.

La seconde séance inscrit l’émergence progressive des institutions européennes actuelles dans le contexte de l’après-guerre et de la guerre froide. L’Europe dévastée a perdu beaucoup de ses forces vives, infrastructures et équipements, mais pas ses savoir-faire. Le plan Marshall lui proposera donc de se reconstruire par des achats massifs d’équipements américains, ce qui permet également de relancer l’industrie américaine ne bénéficiant plus des commandes militaires de son propre gouvernement. Mais ce plan est avant tout motivé par la lutte contre l’influence de l’URSS et l’importance électorale des partis communistes occidentaux en tâchant de relever le plus rapidement possible le niveau de vie des populations en introduisant le fordisme en Europe.

Cette première brèche dans le protectionnisme ambiant va permettre la création de la CECA, sous l’impulsion de Jean Monnet, puis, surtout, l’avènement de la CEE instituée par le Traité de Rome de 1957. L’objectif de ces initiatives est avant tout de faire tomber les barrières tarifaires et ne vise pas un véritable fédéralisme politique. Dans le contexte de la guerre froide, les États-Unis vont appuyer cette démarche tout en continuant à assurer leurs propres débouchés commerciaux en Europe via les rounds de négociations du GATT. L’offensive libérale débutant dans les années 1960, et concomitante du déclin du communisme, du syndicalisme et des luttes sociales, va ensuite poursuivre ce travail d’intégration vers un marché unique, et donc la mise en concurrence fiscale et salariale des États européens. Une conséquence notable en sera la création de puissants groupes multinationaux par fusions-acquisitions d’entreprises précédemment nationales.

La troisième séance revient sur les causes de la crise financière de 2008 en l’inscrivant dans la lignée de la libéralisation en cours depuis les années 1960 et la rationalisation de l’économie productive européenne, motivée avant tout par la concurrence mondialisée. L’intégration du continent a en effet produit une Europe divisée, dans laquelle l’immense majorité des grandes entreprises ont leur siège dans le Nord-Ouest et utilisent le Sud et surtout l’Est comme des réservoirs de main d’œuvre bon marché. Cette Europe à deux vitesses n’est pas seulement géographique, car le dumping fiscal et social ainsi obtenu par les élites économiques touche aussi les travailleurs, chômeurs et pensionnés des pays les plus riches. Car si la productivité du continent n’a cessé d’augmenter, c’est bien la répartition des richesses ainsi produites qui a été modifiée en faveur des détenteurs du capital financier. Ces derniers ont en effet également obtenu la fin du contrôle des mouvements de capitaux par les États – notamment par l’établissement du système des paradis fiscaux, en collusion directe avec les élites politiques occidentales –, ce qui leur permet d’éluder encore plus efficacement toute tentative de redistribution des profits.

La crise de 2008 éclate donc dans un contexte de captation inédite des richesses par des intérêts privés ayant mené à un endettement massif des États et des particuliers moins chanceux. Cet environnement économique volatile et mondialisé a donc permis la constitution d’une gigantesque bulle spéculative immobilière via les crédits subprime, qui sera de surcroît très rapidement internationalisée par la titrisation des créances douteuses et leurs reventes aux banques du monde entier. Le sauvetage bancaire massif qui s’en est suivi, plombant durablement les compte publics et imposant donc l’austérité aux citoyens européens, a surtout entériné la victoire idéologique du libre marché car il ne sera accompagné d’aucunes contreparties sérieuses de régulation, et encore moins d’une quelconque reprise de contrôle démocratique du système financier.

 

  • Vidéo 1 : L’Europe avenir des peuples ou présent des élites? ici
  • Vidéo 2 : L’Europe de l’après guerre, la paix du marché commun et de la monnaie unique ici
  • Vidéo 3 : L’Europe dans la crise, 2008 et maintenant ? ici

 

Pistes pour continuer :

  • Notre séance avec Bruno Poncelet : dans les coulisses de nos démocraties, vidéo et synthèse écrite
  • Notre conférence sur les transferts de souveraineté entre la Belgique et l’Union Européenne avec Corinne Gobin : la vidéo ou une synthèse écrite